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    Béraud Robert  -  La folle histoire des hommes

     - Essai (2005) - 324 pages - 94500 mots - Format 14x20,5 -

    - Dos carré collé - Caractères moyens

    - Prix livre  15,00 €

 

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Robert BERAUD

 

 

LA FOLLE HISTOIRE DES HOMMES

 

Première moitié du texte

 

 

 QUATRIEME DE COUVERTURE

 

   Depuis le « siècle des lumières » l’humanité devait faire des progrès gigantesques, sortir de l’ignorance et de l’obscurité : « Ose savoir », disait le philosophe.

   Trois siècles plus tard que sait-on ? que le monde est malade ; malade de l’homme qui se prend lui-même en otage. Quantité de scientifiques, chacun dans son domaine, soulignent le caractère inédit et urgent des situations délétères qu’ils découvrent : Voilà où nous en sommes, où le savoir nous a mené. Et maintenant que peut-on faire ? Va-t-on trouver remède à tous les maux dont l’humanité risque bien de périr ? Hélas ! c’est peu probable. L’homme n’a pas changé et ne changera pas ; ses façons d’agir resteront immuables.

   Cette réponse est exécrable, et ni la science ni la philosophie n’y peuvent rien. Leurs créations et leurs vaines cogitations n’ont abouti qu’à créer le problème et l’aggraveront encore en retournant le ciel et la terre qui finiront par nous rejeter.

   La raison survint à l’Homme et il en devint fou. Le savoir lui sert à se détruire. C’est un constat, simple et clair, que font ces quelques pages qui se lisent comme un roman.

 

 

AVANT-PROPOS

 

   L’homme est un sujet tabou. Alors que notre curiosité ne s’embarrasse d’aucun préjugé lorsqu’elle aborde les mœurs des animaux, elle est frappée d’interdits quand ses interrogations concernent notre propre espèce.

   Savants, sociologues, philosophes, tous ceux qui parlent de l’homme se refusent à le voir tel qu’il est. Les plus objectifs, par une sorte de pudeur inconsciente ou un parti pris délibéré, mettent des barrières à leurs discours dès qu’il s’agit de ses travers : L’homme est grand par ses origines ; d’essence supérieure au reste de la création, il est bon, généreux, empli de vertu. Et quand il se trouve que ces qualités sont enfouies sous l’égoïsme et l’orgueil, la cruauté, la bassesse et la mesquinerie, ce ne pourrait être que des accidents de parcours dont il ne faut pas désespérer. L’homme, prétend-on, est perfectible, peut et doit se guérir de ses penchants indignes. Comme l’on se guérit d’une mauvaise fièvre, la sagesse doit un jour l’emporter.

   Conscient de sa grandeur, l’homme se crut longtemps le centre de l’Univers. Le Soleil et les étoiles lui tournaient autour ; c’est ce qu’il avait décidé. Cette orgueilleuse prétention fut démolie lorsqu’il n’a plus été possible de contredire les astronomes qui nous mirent à notre place tout au bord de la Voie Lactée, sur une infime planète prisonnière de l’astre du jour, lui-même au centre d’un modeste système céleste tournant autour des milliards d’étoiles que compte notre galaxie, laquelle n’est encore qu’un grain de poussière dans l’immense Univers.

   Religieux ou athées, persistant à vouloir ignorer les faits, nous continuons à nous croire les maîtres du monde. Nous croyons avoir le droit de disposer de la planète ; les êtres inférieurs, l’animal et le végétal, n’étant sur Terre que pour nous servir.

   Le mammouth aussi devait se croire la créature élue quand, à l’occasion, il nous piétinait.

   Il y a bien des choses que l’on croit de l’homme, bien des idées reçues, des certitudes fortement implantées dans les esprits et d’autant plus difficiles à ébranler. Néanmoins, il n’est ici d’autres ambitions que de rétablir quelques fâcheuses réalités.

   Cela dit, ces pages se lisent comme un roman. Elles s’adressent à quiconque est un peu curieux des chemins que suit l’humanité, des comportements des « grands » menant le monde et des gens ordinaires. En prenant au hasard quelques façons de nous comporter, en quelques traits rapides elles mettent le doigt sur ce que nous sommes réellement. Ces attitudes, reliées à leurs causes, sont assez parlantes pour extrapoler et éclairer bien d’autres facettes encore de la personne humaine que le lecteur est libre d’évoquer. Ces constatations ne prétendent qu’une chose, laquelle est en contradiction avec la plupart de nos maîtres penseurs : A savoir que les belles théories, les grandes envolées de la pensée ne sont que rêveries si elles sont en désaccord avec les faits. Or les faits, nos comportements depuis la préhistoire, restent les mêmes ; ils ne se sont jamais pliés aux souhaits les mieux intentionnés quand ils sont contraires à nos penchants innés.

   Malgré cela, sur ce sujet passionnant dont on n’aura jamais fini de faire le tour, on n’a cessé de bâtir, de bric et de broc, de monumentales et branlantes argumentations, construites sur du sable, auxquelles on croit faute de mieux. Quoique l’on dise, l’homme d’aujourd’hui n’en reste pas moins le même qu’hier, il n’obéit et n’obéira toujours qu’à sa nature et se berce de rêves.

 

   Les constatations faites ici seront simplistes pour les uns, déroutantes et extravagantes pour les autres : En 1900, Poincaré, et bien d’autres aussi, ne voulait pas d’un temps élastique, idée simpliste, déroutante et saugrenue ; Einstein a osé s’en servir et a établi sa théorie relativiste à la barbe de tous ceux qui, la rejetant, n’ont pas pu prendre le même chemin. Pour Einstein, à son tour, en 1917, les étoiles étaient fixes ; trente ans plus tard elles bougeaient. Il y a ainsi des tas de choses incroyables. Mais, ce qui est regrettable, c’est qu’en ce qui nous concerne nous ne voulons même pas les voir.

   Tout ceci pour dire que le lecteur devrait lire ces lignes sans préjuger de ce que nous sommes, sans rien rejeter a priori, comme le ferait un Martien puis, ayant lu, revenir en arrière et y réfléchir. Il verrait alors le tableau s’éclairer sur le genre humain, la réalité toute simple à laquelle nous sommes soumis.

   Enfin, tout au long, le lecteur découvrira des points de vue tout neufs, des remarques (dont la pertinence reste, bien sûr, à son appréciation) pas toujours agréables ni à dire ni à entendre. A lui de faire fi des convictions préfabriquées, des idées toutes faites qui défient le temps, à lui de sonder ses réactions et de se faire une opinion selon son sentiment, en espérant également que, d’accord ou pas, il trouvera quelque divertissement, et, qui sait, quelque révélation à cette lecture et aura l’occasion de l’accompagner de ses propres réflexions sur les choses et les gens. Il suffit de bien vouloir ouvrir les yeux et d’observer ce qu’il se passe autour de soi.

 

 

AVERTISSEMENT

 

   Ce livre a été terminé en mars 2005. Il aurait pu être écrit depuis des siècles (ou dans des siècles). Si donc, au cours des pages, certains évènements plus récents peuvent sembler les avoir inspirées, il n’en est rien. Il y a dix mille ans que ça dure ; l’auteur n’a pas de boule de cristal.

 

            Table

Quatrième couverture

Avant-propos   …….  5

Avertissement   …… 8


      Première partie

 

I         L’outrage  .......9

II       Grandeur et

           servitude  .... 20

 

    SUITE (2)

III     L’héritage

           universel  ..... 29

IV      Tempête dans

           un crâne  ...... 39

V        Un sixième

           sens  ............ 51

VI      Les Grandes

           découvertes   56

 

    SUITE (3)

VII    La terre

           brûlée  ........   76

VIII  Toujours plus   84

IX      L’espace d’un

           instant  .........90

 

      Deuxième partie

 

I         Victor  .........101

II       Le sport le

           plus vieux

           du monde ....106

III     Le paradis

           perdu  .........110

 

    SUITE (4)

IV      Et vogue la

            galère   ...... 114

V        Une nouvelle

           espèce   ...... 136

VI      Des caprices 144

 

  Deuxième moitié

 du texte

 

VII    Dominer,

           mode

           d’emploi  ....  152

 

    SUITE (5)

VIII  La der

           des der   ....  178

IX      Les leçons

           du passé   ... 188

 

       Troisième partie

 

I         Pause

           interdite   ... 195

II       La course

           en tête  ...... 207

 

    SUITE (6)

III     L’économie

           d’abord ....... 216

IV      Etre et avoir  239

V        Risque zéro . 260

 

     SUITE (7)

VI      Dégénéres-

           cence

           aseptisée .... 273

VII    La boîte de

           Pandore  ..... 297

 

                 *   *    *

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

 I

 

L’OUTRAGE

   Mardi 11 septembre 2001.

   Vers les 15 heures, au moment où j’allume la télévision, la chaîne a interrompu ses programmes. A leur place, deux tours en feu occupent l’écran.

   Ces tours jumelles, entourées d’autres immeubles qui paraissent nains à côté d’elles, sont des édifices gigantesques et bien reconnaissables : le World-Trade-Center à New-York.

   Un commentateur ne cesse de répéter les mots : « Attentat terroriste… avion de transport de passagers… détournement… contact interrompu avec la tour de contrôle… silence des radios de bord… ».

 

   A New-York c'est le début de la matinée.

   Un moment auparavant un ronronnement de moteurs a attiré l’attention des passants. Des curieux ont levé les yeux, cherchant dans le ciel l’origine de ce bourdonnement. Puis l’avion, insolite en ce lieu, est apparu à très basse altitude ; cela aussi était bizarre. Sorti de derrière des immeubles qui jusqu’ici en masquaient la vue, il semblait se diriger vers l’une des tours, mais ce ne pouvait être, ce n’était sûrement qu’un effet d’optique.

   Des regards un peu inquiets, malgré tout, continuent à le suivre. Il poursuit sa route droit devant lui. Quelques secondes encore et soudain c’est le drame : sous les yeux effarés des témoins, l’appareil heurte de plein fouet le flanc du géant, en perce les structures et disparaît dans un effroyable fracas.

   Encore sous le choc, les regards horrifiés toujours levés vers la tour en flamme, personne ne réalise ce qui vient de se passer qu’un second appareil surgit et éventre l’autre tour jumelle, exactement de la même manière.

   A quelques minutes d’intervalle, répète le journaliste, des pirates de l’air ont détourné deux avions de ligne avec des passagers à bord et viennent de commettre ce double et terrible attentat.

   Ces tours s’élancent vers le ciel à plus de quatre cents mètres. Vers les trois quarts de la hauteur on voit de la fumée noire très dense sortir en énormes volutes des parois éventrées. Des appareils rien n’est visible. Sous le choc, ils se sont entièrement encastrés à l’intérieur des bâtiments. Leurs réservoirs ont dû exploser, projetant le kérosène à la ronde, transformant presque instantanément les niveaux touchés en un formidable brasier.

   Des centaines de personnes ont dû périr dans les flammes, la fumée et les émanations toxiques. Peu d’entre elles doivent encore être en vie parmi celles qui se trouvaient à proximité des points d’impact.

   On voit à l’écran des pompiers, des policiers, s'engouffrer dans l'entrée de l'une des tours. Vont-ils pouvoir combattre l'incendie, presser l’évacuation de ses occupants ?

   Des milliers de gens sont pris dans cette souricière. Dans les niveaux proches, de part et d'autre des étages en feu, ni ascenseur ni électricité, plus rien ne doit fonctionner. Ceux qui se trouvent dans les étages inférieurs savent-ils ce qui se passe ? Ont-ils entendu l'énorme explosion ? Les planchers ont-ils tremblé ? Sont-ils avertis de quelque manière ? Se pressent-ils à quitter les lieux, le peuvent-ils ou perdent-ils de précieuses secondes, de précieuses minutes au lieu de courir vers un escalier, de tenter de sortir de ce piège infernal ?

   Très haut, dans l'une des tours, derrière un panneau vitré une femme agite un tissu blanc espérant attirer l'attention des sauveteurs. Peu après, on voit une forme humaine, un homme, semble-t-il, chuter dans le vide : Atroce alternative que de mourir brûlé vif ou de se jeter à travers une fenêtre de plus d’une centaine d’étages.

   Ces scènes sont insupportables. Il est impossible de croire à ces images et pourtant ce n’est pas une fiction, c’est la réalité en direct qui se déroule sous nos yeux.

   En voyant les sauveteurs entrer en courant dans ces tours, la pensée me vient qu'en se jetant dans la gueule du loup ces actes héroïques vont leur être fatals. J'ai en effet entendu dire par un pompier que les poutres en bois fléchissent progressivement sous l'action du feu, alors que les poutres d'acier lâchent d'un seul coup, d'une seconde à l'autre, sans prévenir, ne laissant aucune chance de salut à celui qui s’y trouve dessous.

   Ici tout est démesuré, il ne s'agit pas d'un immeuble de quatre ou cinq étages duquel, avec un peu de chance, il soit possible de s’échapper. Les charpentes sont en acier, mais seraient-elles de bois que cela ne ferait aucune différence ; quelques minutes ne peuvent suffire à dégringoler des dizaines et des dizaines d’étages par un escalier.

   Quand les structures métalliques seront surchauffées, elles plieront subitement. Les étages supérieurs vont s'effondrer et, en dessous, aucun plancher, aucune armature ne pourra supporter une telle charge, ils ne sont pas conçus pour cela. De niveau en niveau l'édifice va se replier comme un accordéon, se tasser au sol. Les flots de fumée à la mesure du sinistre donnent à penser que cela ne saurait tarder.

   Et quelques instants plus tard l’inévitable se produit. Tout à coup, le dernier tronçon de la première tour, au-dessus de l'incendie, frémit, le sommet vacille, hésite une fraction de seconde et tout s’écroule dans un mouvement télescopique, par l'intérieur, comme un château de cartes, en quelques instants. Tout autour s'élève un nuage de poussière dans lequel voltigent des gravats, des débris de toutes sortes, comme les aurait projetés une très forte explosion. Des gens courent dans les rues au milieu d'une pluie de matériaux pulvérulents et de projectiles recouvrant déjà la chaussée.

   Une vingtaine de minutes s’écoule encore et de pareilles images se reproduisent ; c'est la seconde tour qui se brise, s’entasse et se réduit à une montagne de ruines. Il doit y avoir des milliers de morts, de blessés, peut-être des dizaines de milliers ; des gens qui par malchance devaient se trouver là, ce jour-là, à ce moment-là, à cause de leur travail, de leurs affaires, et parmi eux des touristes (on ne va pas à New-York sans grimper sur les toits de la civilisation), de simples promeneurs, aussi, que la fatalité a conduit dans les étages parce qu'ils passaient par là et avaient l'occasion et le temps de monter là-haut, d'aller, en se promenant, jeter un coup d'œil à la ville vue du ciel ; et maintenant ils sont sous les décombres.

 

   Alors que l’image de la première tour qui s’écroule passe et repasse sans cesse à l’écran, je commence à en être gêné. C'est l'horreur considérée comme une œuvre d'art. Celui qui est au pupitre, qui envoie cette image toutes les trente secondes, à quoi veut-il parvenir ? A battre un record ? Serait-ce un pianiste qui vient d'émettre la plus belle envolée qu'il n'ait jamais émise et qui, étonné de son génie, nous la joue, nous la rejoue encore et encore jusqu'à la nausée, jusqu’au vertige ?

   Je sens, plutôt que je ne pense, qu'il y a des pompiers, des policiers, qui viennent de sacrifier leur vie parce que leur métier est d'éteindre le feu, de se porter au secours de femmes et d’hommes en grand péril. Etaient-ils inconscients du danger ? Sûrement pas ; ils savaient bien mieux que quiconque où ils allaient se fourrer. Ils y allaient quand même, avec un rare courage. Et maintenant il en est d'autres dont le métier passe l'indécence : A cause de l’audimat, il faut être les meilleurs, jusqu'à l'écœurement ; gros sous obligent.

   Je me demande si les droits de transmission en direct sur cet écran que je regarde ont eu le temps d'être monnayés, si un tope là ! verbal ou électronique a conclu le marché ; car de nos jours, l'argent a beau ne pas avoir d'odeur, il commence sérieusement à sentir le fumier ; les affaires sont les affaires. En France, et partout dans le monde, les télévisions retransmettent certainement cette horreur en direct. Au pays du World Trade Center (Centre mondial des affaires), laisse-t-on passer ces images sans qu'elles payent un péage, a-t-on assez de pudeur au point de laisser perdre des sommes fabuleuses, trouve-t-on que ce serait là de l'argent pas très propre ?

   J’ai un peu honte de ces pensées fugaces, plus près de la sensation, je l'ai dit, qui me viennent à l'esprit. Et pourtant… s'il en était ainsi,  si là était la vérité ?

   La photo du petit africain émacié, les os pointant sous la peau, le ventre gonflé par la malnutrition, le visage famélique, le regard étonné, ne comprenant pas ce qu’il lui arrive, cette photo, qui a fait le tour du monde, prise sous le bon angle, ce qui ajoutera à la valeur du cliché et remuera les foules, cette photo minutieusement choisie parmi bien d'autres parce qu’il ne faut pas aller jusqu'à l'insoutenable aux yeux des repus auxquels elle est destinée car, dans ce cas, plus personne n'en voudrait, cette photo n'est-elle pas monnayée au prix fort, n'est-elle pas un investissement, l'affaire du jour ? Et si elle n'est pas parfaite, avant de nous la jeter au visage en page de couverture de magazines ou à la « une » de quotidiens, les Rembrandts de la retouche ne l'arrangent-ils pas : un peu moins d'horreur ici, un peu plus de tragique là ? Le profit, nous le constatons tous les jours, ne s'embarrasse plus de grand-chose. Deux tours qui vont s'écrouler avec des milliers de morts probables sont-elles une limite que l'on ne franchit pas ? Deux tours qui s’écroulent avec des milliers de victimes broyées sont-elles une limite au-delà de laquelle on ne ramasse plus la monnaie ? Je voudrais bien le savoir.

   Deux heures après, le matraquage continue. Sur le petit écran la tour numéro un ne cesse de s'écraser. Je pense que le thème du final de la neuvième symphonie de Beethoven rehausserait l’émotion du téléspectateur, apporterait de la puissance à l'image. Je suis content de moi ; on peut toujours faire mieux pour l'audimat. Il suffit d'avoir l'âme juste un peu plus sale. A la télévision manquerait-on quelque peu du sens de l’esthétique ?

   Et l'information tombe : Ben Laden pourrait être le coupable. Les pirates de l'air qui ont maîtrisé équipages et passagers font peut-être partie de son organisation. Puis, aux informations de vingt heures, c'est devenu une certitude : Ben Laden est à l'origine de ce triple acte de terrorisme (triple, car un troisième avion s'est écrasé sur le Pentagone, et même quadruple : Un quatrième appareil est allé s’écraser dans un désert, en Pennsylvanie). Là aussi cette affirmation me surprend, me met mal à l'aise : Les terroristes ont préparé ces attentats durant des mois, des années peut-être ; personne n'y a rien vu et en trois, quatre heures, tout est mis au jour ? Comment ? à moins que ce ne soit pourquoi ?

   Même sans vouloir penser à une manœuvre, même sans préjuger de son exactitude ou pas, cette conviction me paraît bien vite acquise.

   Au cours des jours suivants, les images des tours en feu qui s'effondrent reviennent à l'écran à tout bout de champ, dix fois, vingt fois, cent fois.

   Puis on commence à entendre parler de pétrole. Des puits, au-dessus de l'Afghanistan, n'attendent qu'à être forés. Mais celui qui les forera ne le fera qu'avec l'assurance que les pipe-lines aboutiront à ses pétroliers. Or, je ne sais pourquoi exactement, l'Afghanistan est une des clés du problème ; ne serait-ce que d’obtenir le passage d’un oléoduc vers la mer. Alors cette accusation ultra rapide d'une certaine fraction afghane n'est-elle pas l'occasion de faire d'une pierre deux coups ? Premièrement, désigner le coupable, répondre à la vindicte publique le plus vite possible ; c’est important et même devenu essentiel dans le gouvernement des peuples. Il faut les rassurer sur leur puissance, leur donner l'assurance que justice sera faite, ne pas leur laisser broyer du noir à vide ; quitte à laisser tomber, à changer le fusil d'épaule, plus tard, si la couleuvre est trop grosse à avaler. Deuxièmement, n’est-ce pas l’occasion de se donner bonne raison et bonne conscience afin de mettre les pieds en Afghanistan où Ben Laden et son organisation Al Qaïda ont leur repaire ? En fin de compte, l’intention n’est-elle pas de préparer le terrain afin d’être en bonne position, après avoir terrassé le dragon, d’avoir les meilleures chances d'ouvrir le chemin d'un pétrole qui attend quelqu'un qui veuille bien venir le prendre ? Là aussi, la politique, la politique du profit en vue, recule-t-elle devant un prétexte bon ou mauvais, même ignoble, pour parvenir à ses fins ?

   Est-ce là faire montre de cynisme ? d'autant plus que nous savons maintenant que ces déclarations se sont avérées exactes. Il n'empêche que le citoyen ordinaire, lui, ne peut jamais être certain de leurs exactitudes. Ce ne serait pas la première fois que les services de renseignements d'une nation ou d'une autre, formant des desseins qui échappent au grand nombre d'entre nous qui ne sommes pas dans le secret des grands manitous, se fourvoieraient volontairement avec des pensées tordues qui se révèlent plus tard et laissent voir quels étaient les véritables enjeux. La guerre en Irak en est un des multiples exemples avec ses soi-disant armes de destruction massive ; quant aux enjeux, gare à celui par qui le scandale arrive, motus et bouche cousue, attention aux coups de griffe du tigre.

   En politique, il y a ce qu'on nous dit et ce qui est, il y a les intentions déclarées et ce qu’on fait.

 

   Plus de trois années se sont écoulées depuis cette tragédie. Les malheureuses victimes ne sauront jamais ce qui leur est arrivé, elles ne sauront jamais pourquoi elles sont mortes brûlées, déchiquetées, ensevelies sous des milliers de tonnes de béton.

   Ce coup d'éclat, ce drame horrible restera Le 11 septembre dans les mémoires. Le terrorisme nous a habitués à quelques dizaines de morts par-ci, quelques dizaines par-là, tout au plus. Mais près de trois milles d'un coup, cela trouble les esprits, dépasse l’entendement, ce n’est pas ordinaire, c'est trop. C’est apeurant d’autant plus quand on se croit intouchable.

   Ce n'est pas que la démographie d'un grand pays aille s'en ressentir. En France, six mille tués, des centaines de milliers de blessés sur les routes chaque année, n'émeuvent personne et ne désertifient pas nos villes. Non ! ce qui sort de l'ordinaire, c'est le nombre d'un seul coup, le côté spectaculaire qui nous frappe, l'incertitude de ce que sera la prochaine fois. Et s'il y avait eu une bombe sale dans ce World Trade Center, ç'aurait été une hécatombe, la ville n'aurait plus été habitable de longtemps, et si nous devions subir des attaques chimiques ou bactériologiques, encore plus sournoises, combien y aurait-il de victimes ? Malheureusement, cela risque de nous arriver, chez nous en Europe, en Amérique ou ailleurs. Ce n'est peut-être pas pour demain, mais avec le temps il y a de grandes chances de ne pas se tromper. Alors il faudra s'y faire ; les coups pleuvront à l'improviste.

   Cette prédiction est bien noire. Désolé. Elle découle de ce que nous sommes : tantôt sublimes, tantôt abjects. La nature nous a faits ainsi.

 

   Les hommes s'entre-tuent depuis des millénaires, mais ce n'est pas encore aujourd'hui que l'humanité va réfléchir, va admettre que les torts, dans les différends qui nous jettent les uns contre les autres, ne sont peut-être pas tous du même côté. Si des terroristes résolus s'appliquent avec patience à poursuivre un but dont la conséquence aboutira à un acte de violence, une tuerie qui entraînera leur propre mort, ils doivent bien avoir une raison à cela, bonne ou mauvaise ; mais qui irait s'en soucier ? Pourquoi s’asseoir à une table et discuter des griefs de chacun, s’efforcer, quand on en a, de reconnaître ses torts ? Lafontaine a répondu une fois pour toutes : « La loi du plus fort est toujours la meilleure »…« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

   Ce 11 septembre n’était pas le premier. Il y en a eu d’autres, beaucoup d’autres qui ont causé, qui causent des dizaines, des centaines de milliers de morts à travers le monde. Des 11 septembre d’état, pourrait-on dire ; d’états aux petits moyens qui règlent leurs comptes appuyés par de vertueux pays démocratiques, lesquels, parce que cela les arrange n’hésitent pas à fournir les armes et même des armes chimiques conventionnellement interdites depuis longtemps. Les bonnes républiques, pays de liberté, font ainsi du commerce tout en gagnant sur un autre tableau, géopolitique celui-là, par états (dictatures souvent) interposés. Mais les victimes n’étant pas du même côté, les victimes étant du bon coté, de ces 11 septembre-là il n’en faut pas parler.

   Nous n'avons pas encore prix conscience qu'à ce petit jeu le temps viendra où il n’y aura plus de forts ni de faibles. Quand, avec le progrès, il sera possible de détruire, de contaminer une ville entière, voire une région du monde avec un chargement qui tiendra dans une fourgonnette, il n'y aura plus de vainqueurs ni de vaincus ; il n’en restera que carnage et dévastation.

   Qu’à cela ne tienne ! Nous préférons déclarer notre bon droit, nous considérer comme des victimes éternellement innocentes et le procès est fait. Il ne nous reste plus qu'à continuer à punir les coupables ; directement ou indirectement, à vendre des armes, à faire la loi de par le monde, soi-même ou par pays complices interposés. Ce qui ne nous empêche pas le lendemain d’en armer d’autres contre les premiers parce que notre intérêt se trouve avoir changé de camp.

 

   Dans l'histoire des peuples, les plus forts envahissent les plus faibles et ont toujours de bonnes raisons pour le faire ; au besoin ils s'en inventent, ne se gênent pas de les fabriquer de toutes pièces. Les différends se règlent par la guerre. Il n'est pas d'exemple que la raison, la reconnaissance réciproque des mauvais agissements de chacun ait évité un conflit armé. La plupart du temps, pour ne pas dire à chaque fois, quand les antagonistes ne se font pas la guerre c'est qu'une partie cède, préfère être lésée, préfère continuer à subir plutôt que de se battre et risquer la déroute. Ce n'est alors que partie remise. Et les tueries continueront à jalonner l’histoire ; avec honneur parce que c'est la guerre ou déshonneur parce que c'est du terrorisme.

   Il est peu probable que les hommes finissent, à temps, par ce poser les bonnes questions, et si cela arrivait, il est encore moins probable que, même en y répondant correctement, ils prennent les bonnes résolutions et s’y tiennent ; l’exemple des siècles passés nous le montre clairement.

   Si sur le papier l’Histoire est écrite par les hommes, au contraire de ce que l'on croit, elle n'est pas faite par la libre volonté des hommes, car notre volonté n’est pas libre ; nos coups de pattes ne sont qu'anecdotiques dans son déroulement. Ceux qui y ont laissé leur empreinte, les grands guerriers, les grands musiciens, les politiques, les scientifiques, les artistes, tous ceux dont nous avons retenu les noms, autant que les obscurs, les sans-grade, tous, avons les mêmes comportements. Dans quelque domaine que ce soit les agissements des hommes, pour notre enchantement ou notre malheur, étaient fatals. Nos comportements ne pouvaient qu’obéir à notre nature rigide et commune, suivre une voie toute tracée et ne pourront que la suivre encore et toujours.

   Si les Napoléons, les Mozarts, n'avaient pas existé, la face du monde n'en serait pas changée. Nous collerions d’autres étiquettes sur les événements passés, nous évoquerions d’autres héros qui y auraient participé et ceux qui les auraient suivis sans nous douter qu'il ne pouvait en être autrement. Et si ce n'eût été ceux-là, il y en aurait eu d'autres encore qui auraient fait l'Histoire, l'Histoire telle qu'elle est. Tout, à quelques détails près, en eut été pareil parce que nos façons d’agir sont obligatoires et immuables. Nous ne sommes pas maîtres de nos actes. Notre histoire, nous croyons la faire alors qu'elle nous est dictée par nos passions ; nous l’allons voir, ce sont elles qui nous guident, qui nous gouvernent, et nos instincts, par en dessous, tirent les ficelles.

   Croire que nous maîtrisons notre avenir, lequel, certains commencent à l'entrevoir, implique la flore et la faune de la planète tout entière, est une simple vue de l'esprit sans aucun fondement. Le courant général de notre devenir a été ce qu'il devait être et se poursuivra ; il sera ce qu'il doit être. Dès nos origines notre parcours à plus ou moins court terme (celui de l'humanité a toutes les chances d’être bref) ne pouvait avoir qu'un aboutissement vers lequel nous allons sans détour. L'homme maître de son destin est une douce illusion.

 

 

II

 

GRANDEUR ET SERVITUDE

   Parce que l’homme pense, nous croyons tout faire à partir de raisonnements qui, bien sûr, pèsent le pour et le contre puis décident de ce qui nous est bon. Mais l'homme n'est pas constitué uniquement d'une machine à penser. Celle-ci n'est qu'un accessoire, un rajout qui nous est survenu inopinément, dont la fonction s'est extraordinairement amplifiée en peu de temps jusqu’à nous subjuguer entièrement. Or, en des temps immémoriaux, avant d'en arriver à avoir des idées, puis à penser qu'il n'a que des idées, il y avait là un animal qui était construit pour défendre son existence, perpétuer son espèce, sans recourir à une faculté qu’il ne possédait pas. Ses gestes étaient irréfléchis, instinctifs, il n’avait aucun besoin d’un outil dont il se passait fort bien.

   Depuis, les instincts qui le faisaient agir, qui lui garantissaient sa survie, continuent à poursuivre bêtement les mêmes buts. Ces instincts venus du fond des âges ignorent que l’animal qu’ils manipulent a transformé son milieu, a changé sa manière de vivre à l’aide d’un outil extravagant qui outrepasse les effets escomptés. Où ils commandaient l’action afin de provoquer un geste mesuré, c’est maintenant un cataclysme qui en résulte. Après lui avoir assurer la survie, en continuant maintenant à « nous » imposer aveuglément leur volonté avec la même force, ils ne savent pas que depuis des millénaires ils lui sont devenus néfastes, qu’ils sont en train de détruire l’être qu’ils habitent, d’anéantir l’homme que cet animal est devenu.

   Ces instincts n’ont jamais cessé de nous commander, ils sont tout puissants, omnipotents, indomptables ; démunis de tout raisonnement, ils ont toujours raison. Nous leur sommes soumis et leur obéissons et ne pouvons faire autrement. L’homme, qui pense, du haut de sa grandeur ne se libère pas de cette servitude. Sa morale, ses choix, sont sous leur dépendance. Nos instincts sont notre structure de base, ils animent tout ce qui vie. Otons-les et toute vie est morte, sans eux elle n’agirait plus, ne bougerait plus, elle ne serait pas.

   Malgré cela, nous ne connaissons que notre raison. Quand nous pensons à quelque chose, c'est elle qui pense. Quand nous décidons quelque chose, c'est elle qui décide. Nous nous identifions à notre raison. Nous croyons n’avoir que la raison pour nous diriger. L’existence, l’action de nos instincts nous est que rarement perceptible. Or, l’instinct provoque des désirs dont la satisfaction, salutaire à l’origine, nous est funeste aujourd’hui sans que la raison puisse passer outre à ses manifestations. Instinct et raison sont deux entités, deux fonctions qui se complètent. La première est source de nos désirs, la seconde se plie à leurs exigences en entreprenant leurs réalisations.

   Ce sont ces désirs, seuls, que nous ressentons. Ils apparaissent subitement, sans prévenir. Nous nous apercevons qu’ils sont là et c’est tout. Immédiatement, notre raison se met en marche, nous nous mettons à penser, à chercher comment satisfaire ces désirs.

   Le désir, le besoin, l’envie de faire quelque chose, d’obtenir quelque chose, peut passer par des hauts et des bas, s’estomper et ressurgir soudainement. Chaque fois que le désir revient, nous recommençons aussitôt à cogiter. Ce processus est automatique. Il nous masque l’origine, la véritable cause qui va déclencher une action à la poursuite d’un but. Nous croyons ainsi décider de tout à l’aide de la raison, alors qu’en fait notre raison nous trompe ; elle ne décide que des moyens de parvenir au but qui lui est commandé d’atteindre. Elle nous trompe d’autant plus facilement que nous n’avons qu’elle pour nous permettre de voir et de comprendre ; elle nous éclaire uniquement sur le chemin à suivre et nous croyons à tort qu’elle a aussi choisi le but poursuivi. Ainsi nous ne pouvons pas faire autrement que de nous identifier à elle. Nous ne pouvons pas savoir que c’est l’instinct qui sans cesse nous pousse, nous dirige, et non pas la raison.

   Nous croyons tout naturellement que nous avons tous les pouvoirs de décisions. Nous croyons agir librement. Les meilleurs d’entre nous croient agir raisonnablement, avec mesure, justice et équité autant envers autrui qu’envers eux-mêmes. Ceux que nous disons mauvais trouvent, de même, des justifications à ce qu’ils font et ne devraient pas faire, arguent de leur bon droit et s’ils n’en convainquent pas les autres, ils s’en convainquent au moins eux-mêmes.

   Nos désirs sont notre droit. Nos désirs n’ont pas de morale, ils se moquent bien de justice et d’équité. Les motifs de nos agissements n’étant que réactions à nos instincts que nous suivons, il n’est donc question que d’instincts innés et de désirs qu’ils font naître, même si les imbrications longues et compliquées de nos actes qui en résultent nous le cache et nous le font oublier.

 

   La raison hypertrophiée, à l’aide de machines aux combinaisons démoniaques dont elle a prolongé nos bras et nos jambes, nous amène aujourd’hui à détruire la nature outre mesure, à détruire la mère nourricière sans l’intégrité de laquelle nous ne survivrons pas. Nos actions indispensables à la vie, dans les conditions naturelles de notre lointain passé où nous n’avions que deux bras et deux jambes, avaient des conséquences infimes qui, même légèrement, ne détruisaient pas forcément l’environnement. Avec nos moyens actuels, les conséquences de nos actes sont devenues suicidaires.

   S'il n'en était pas ainsi, si nous nous conduisions raisonnablement au lieu d’écouter nos instincts, depuis longtemps les hommes auraient réglé tous leurs problèmes. Mieux, si les hommes avaient le pouvoir de ne choisir que ce qui leur est bon, les chausse-trapes dans lesquelles nous tombons depuis la nuit des temps n'existeraient pas, nous les préviendrions, nous agirions de façon à ne pas avoir à réparer nos erreurs et nos fautes en ne les faisant pas. Mais tel est le choix des hommes, nos décisions, encore et toujours, hélas ! le plus souvent se réduisent uniquement aux moyens d’assouvir inconsidérément nos désirs.

 

   Le spécialiste de l’évolution du genre humain, le philosophe, prétend que le développement du cerveau, nous ayant donné la conscience, nous a permis de décider librement. Il pense que nous avons perdu les conduites animales innées, les comportements automatiques ancestraux. D’après ses dires nous déciderions librement et raisonnablement. Mais à l’observation de nos comportements, cela ne tient pas.

   Un chien à un os dans la gueule, il pose l’os et s’en écarte, un autre chien passe et s’en empare. Ce dernier n’a ni conscience ni raison : l’os est à lui. Si l’homme ne prend pas l’os, ce n’est pas qu’il ait une conscience, ce n’est pas qu’il sache que l’os n’est pas à lui ; il ne le prend pas parce que la crainte instinctive de se faire taper sur les doigts, de recevoir des coups de poing ou de fusil, ou encore la crainte d’être sanctionné par la société l’en empêche.

   L’instinct nous a dit : « Est à toi ce que tu tiens ou ce que tu gardes à proximité sous ta surveillance, à portée de main, près à t’en ressaisir. » La raison, complètement disjointe de notre instinct, pour des raisons pratiques dans une société complexifiée, civilisée, a décrété artificiellement : « Ce qui est à toi reste ta propriété ». Mais l’instinct est là, l’instinct persiste, ne renonce jamais, il n’a que faire de vues de l’esprit, et a tendance à s’emparer de ce qui ne lui appartient pas. C’est à cause de cela, parce que nous ne pouvons pas tout tenir dans nos mains, que nous fermons nos demeures à double tour et que nous mettons nos os dans des coffres.

   Ce que nous appelons l’honnêteté n’est qu’un point d’équilibre entre le désir de s’approprier le bien d’autrui et la crainte d’en être puni, et aussi la crainte de se voir dépouillé à notre tour. C’est là un des éléments, parmi d’autres, qui participe à la construction de ce que nous nommons conscience. De ce seul point de vue, libérée de la crainte, la conscience serait celle du loup chez beaucoup plus de gens encore.

   La vérité, dit-on, sort de la bouche des enfants. Elle sort aussi de leurs mains. Le petit enfant, pour ne parler que de l’humain, prend sans hésiter ce qu’il désire. Il faut très souvent beaucoup d’insistance pour le lui faire lâcher. Plus tard il apprend à donner. L’ordre dans lequel ses instincts viennent à s’exprimer provient de ce que, dès le début, à la naissance, il doit s’accaparer tout ce dont il a besoin. C’est une question de survie. Cela commence par le sein aux premières heures. La mère humaine de nos jours est attentive, mais chez les animaux (dont nous avons été) celui qui dans la nichée ne crie pas assez fort est le plus mal nourri et souvent il en meurt. Ce n’est donc qu’ensuite qu’il ressentira le désir de donner ; quand il aura pris conscience que recevoir lui faisant plaisir cela doit aussi faire plaisir à l’autre. En réalité il commencera à se laisser prendre, plutôt que donner, ce à quoi il ne tient pas outre mesure.

   La générosité semble être apprise, faire partie de l’éducation du petit homme ; ce n’est qu’une apparence. Nous sommes généreux parce que la nature nous y a prédisposés, l’éducation, si elle y est pour beaucoup, ne fait que s’appuyer sur une base innée sans laquelle elle n’aurait aucun effet. Il y a des gens honnêtes et généreux tout en ayant reçu une éducation exécrable qui ne les a pas incités à l’être, et le contraire.

   Il y a bien longtemps, la générosité était plus encore une condition, parmi d’autres, nécessaire à notre survie. Nous verrons plus loin que cela est une évidence.

 

   L’homme voudrait bien n’en faire qu’à sa guise mais, conscient de son environnement, il évalue les risques, les ennuis qui peuvent résulter de ses comportements. S’il ne ressent pas la tentation de se laisser aller à de petits larcins quand l’occasion s’en présente, s’il n’y pense même pas, c’est parce que des instincts opposés ont débattu une fois pour toutes et se sont mis d’accord, ont décidé qu’il ne faut pas se livrer à des actes susceptibles d’apporter plus de désagrément que de satisfaction. Il n’en est pas moins vrai que si l’enjeu lui paraît appréciable, il n’échappera pas à la tentation, serait-elle fugitive ; et s’il n’y succombe pas, c’est parce que des instincts contradictoires, même en l’absence de risque, s’y opposent.

   C’est en tenant compte de cela que l’homme est plus ou moins honnête. Il est pris entre deux désirs instinctifs : l’un lui dit de prendre, l’autre de conserver sa tranquillité, sa sécurité, un autre encore de ne pas s’exposer à des remords. Sa décision soi-disant libre et raisonnable, soi-disant hors des conduites innées, est prise à l’intérieur de ce carcan qui l’enserre.

   Qu’est-ce qu’un homme ne ferait pas ? Il n’y a qu’à lire le Code pénal : les tribunaux ne chôment pas et les mauvais coups ne se comptent pas non plus ; il n’y a qu’à lire les journaux.

   Les lois et règlements établis par notre raison, essayant de protéger tout ce que nous ne pouvons pas tenir dans nos mains, vont à l’encontre de nos instincts, et certains ne reculent pas devant les risques. Ils reculent encore moins s’ils estiment ne courir aucun risque car le désir de prendre n’en est que plus libre. Peu importe le rang social auquel ils se situent ; les plus haut placés ne sont pas les plus hésitants, les plus enclins à l’honnêteté, loin de là.

   Bien sûr il y a des gens foncièrement honnêtes, scrupuleux et généreux, à l’instinct convivial fortement exprimé venant en contrepoids à tout esprit de lucre ; et s’ils causent des torts à autrui, ce ne peut être que par mégarde. J’ai la faiblesse de croire que loin d’être la majorité ; ils sont plutôt rares chez les hommes civilisés.

 

   Quand le spécialiste parle de la perte de nos conduites animales innées, il doit probablement voir une différence majeure entre manger à l’aide d’une fourchette et d’un couteau plutôt qu’avec les doigts, entre danser le tango et la bossa-nova plutôt que de faire des cabrioles, entre construire des maisons au lieu de chercher un abri naturel. Il confond les moyens que notre raison contribue à découvrir afin de satisfaire un besoin, un désir, il confond la manière de se comporter, la mise en scène, il confond les gestes avec la cause fondamentale qui nous fait agir : l’instinct, toujours là.

   Le spécialiste semble ne pas connaître les lois et les règles édictées qui régissent nos rapports d’intérêt et permettent, entre autres, d’amasser autant que nous le voulons en toute légalité. Ces règles faites sur mesure, sûrement sans s’en rendre compte mais avec un vif désir qu’elles soient ainsi, cachent une fois pour toutes la toute-puissance de nos instincts censés être maîtrisés. Or, ces règles, comme tout ce dont l’humain décide, ont justement été impulsées, instituées, sont maintenues par et sous le contrôle de ces mêmes instincts, tapis au fond de nous, qui ont pris garde de ne pas se couper l’herbe sous le pied. Ainsi le plus débrouillard, le plus adroit, le plus fort en affaires ou le plus chanceux, peut amasser une fortune en peu de temps (surtout s’il en avait déjà une, ça aide). Du moment qu’il n’enfreint pas la loi, la manœuvre est régulière et le fait d’avoir su l’amasser lui tient lieu de mérite.

   Les limites imposées par la règle, celles qui protègent le plus faible, disant jusqu’où le plus fort ne doit pas aller, sortent du même moule. Un reste d’instinct sociable s’applique encore hors du cercle de nos intimes, mais ces limites disent aussi ce que le plus faible ne doit pas faire et, ainsi, protègent également le plus fort qui s’accommoderait mal de la loi du Far West.

   Cette cohabitation de tendances instinctives opposées pourrait surprendre si nous ne constations le fait que l’homme, peu ou prou, est partagé. Cette dualité de l’esprit, ou de l’âme, et du corps, est un dilemme qui fait cogiter les philosophes depuis qu’ils existent. Ils auraient économisé beaucoup d’encre en ne construisant pas des monuments sur des critères évidents et pourtant erronés.

   Il est évident que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. Il ne viendrait à personne l’idée de soutenir le contraire. Croire que l’homme peut maîtriser ses instincts est aussi évident mais erroné à partir du moment où l’on s’aperçoit qu’il maîtrise un de ses instincts en y opposant un autre de ses instincts et, donc, qu’il n’échappe pas à ses instincts.

   La difficulté, dans cette affaire, est d’admettre la dernière affirmation parce qu’elle paraît moins évidente, surtout s’il ne vient jamais à l’esprit de s’interroger à son sujet, ce qui doit être le cas. Dans ces conditions l’homme maîtrise ses instincts animaux, il a une conscience. Mais c’est quoi la conscience, sinon l’expression de sentiments édifiés à partir de nos instincts ? Car le corps ne connaît que ses instincts, et l’esprit se livre une bataille intérieure pour tenter de les mettre d’accord.

   La Conscience au sens strict, le fait de percevoir notre propre existence, est un détail qui, dans cette histoire, ne change rien. Evidemment, il est beau de dire que l’homme refoule ses mauvais instincts, comme ça, par magie, car ainsi il se grandit, se rapproche du divin, alors que l’animal, lui, ne serait qu’une machine.

 

.........SUITE  2

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